TOUT commence le 2 mars 1996. L'hebdomadaire Le Point fait sa « une » sur les « banlieues de l'islam ». Le dossier de l'hebdomadaire est bâti à partir d'un livre qui vient d'être publié : Le Paradoxe de Roubaix, de Philippe Aziz (1). L'ouvrage, qui affirme que Roubaix est l'unique ville de France à majorité musulmane, précise que celle-ci est ainsi devenue « une cité-laboratoire exemplaire où cohabite, à côté d'une élite maghrébine cultivée et remarquablement intégrée, une grande foule d'exclus musulmans abandonnés dans des quartiers-ghettos où la police ne s'aventure qu'avec prudence, où les prédicateurs d'un islam radical gagnent chaque jour du terrain ». Ce serait là le paradoxe de Roubaix.
Partant de ce postulat (Roubaix, ville de France où les musulmans sont majoritaires), Claude Imbert, directeur de la rédaction du Point, donne le ton du dossier : le combat s'impose contre les intégristes qui saperaient la République.
L'introduction du dossier du Point annonce que l'auteur a mené « une vaste enquête » (qualifiée de « magistrale ») à Roubaix, « la seule ville de France à majorité musulmane ». Le dossier comprend un très long entretien avec Philippe Aziz, six portraits de musulmans extraits du livre, quatre encadrés (dont deux rédigés par Philippe Aziz) et la chronique de Jean-François Revel. Dès sa première question, le journaliste Christian Jelen répète que « 53 % des Roubaisiens sont de confession musulmane ». Jean-François Revel apprécie l'ouvrage de la manière suivante : un « livre qui restera comme une base de vraie sociologie, en rupture avec la sociologie ambiante, bavarde et idéologique ».
Dix jours plus tard, l'hebdomadaire Paris-Match entre à son tour en action. Il publie de longs extraits de l'ouvrage et affirme d'emblée : « Cette ville du Nord compte une majorité de musulmans. »
Et M. Vandierendonck précise : « Pour une population roubaisienne de 95 672 personnes recensées, on signale 6 028 Français
« Quand on se promène à Roubaix, il arrive qu'on ne voie pas un seul "Blanc". Alors les gens se disent que Philippe Aziz doit avoir raison. Mais ils ne voient que les jeunes inactifs, qui sont souvent d'origine étrangère », explique M. Michel David, directeur général de la ville renouvelée et de l'éducation à Roubaix.
Le 29 mars 1996, à Roubaix, une fusillade oppose des policiers du RAID à un groupe de malfaiteurs. La piste du terrorisme islamiste est aussitôt évoquée. Philippe Aziz est alors invité, comme « spécialiste », par les chaînes de télévision. Personne n'évoque les nombreuses réfutations de son ouvrage. Le Paradoxe de Roubaix bénéficie d'une appréciable promotion médiatique. Le procès du Groupe de Roubaix a eu lieu en 2001 devant la Cour d'assises du Nord, à Douai. Le groupe était jugé pour sept attaques à main armée et une tentative d'attentat à la veille d'un sommet du G7 à Lille, au premier trimestre de 1996. Cinq membres du groupe y ont été jugés (Mouloud Bouguelane, Omar Zemmiri et Hocine Bendaoui), dont deux (Lionel Dumont et Seddik Benbahlouli ) Seddik Benbahlouli qui jusqu'a se jour est en cavale avec un mandat international présumé comme le leader du gang, par défaut. Quatre membres du gang ont été tués lors de l'assaut des policiers du RAID menée le 29 mars 1996 (Rachid Souimdi, Saad Elahiar, Nuri Altinkaynak et Amar Djouina). Le chef présumé du gang, Christophe Caze a été tué en Belgique pendant sa fuite. Lionel Dumont, condamné par contumace, devrait être jugé bientôt pour son implication dans le Groupe de Roubaix.
Pour lutter contre ce type de publicité, la mairie demande à des sociologues de faire leur propre enquête. En attendant qu'elle soit publiée, Christian Jelen et Thierry Desjardins ont eux aussi écrit que Roubaix est une ville à majorité musulmane. Et, pour avoir laissé entendre que des membres d'une famille roubaisienne avaient participé à une séance d'exorcisme qui avait provoqué la mort d'un d'entre eux, Philippe Aziz a été condamné pour diffamation (5).
Depuis quelques mois, Philippe Aziz est victime de sa propre thèse. Un tract signé de son nom circule. Il s'agit de la falsification d'un entretien publié dans Le Paradoxe de Roubaix. Ce tract veut affoler en affirmant que « Roubaix ville majoritairement musulmane à plus de 60 % » deviendra « une enclave musulmane indépendante ».
Autant peut-être que le symbole d'une désinformation concernant l'immigration et l'islam, l'affaire de Roubaix a ainsi mis en lumière l'usage à des fins de convenance personnelle que certains journalistes font de leur espace de liberté rédactionnelle.